Traduire les migrations dans le langage du musée de ville
ICOM France relaie le rapport de la journée d'étude organisée par le comité ICOM CITIES (ex CAMOC) - Comité international sur les collections et activités des musées de ville - au Musée Paul Éluard de Saint Denis
1. Contexte et cadre de réflexion
Face aux fortes polarisations médiatiques et politiques contemporaines entourant les questions migratoires, cette rencontre visait à interroger le rôle des musées de ville dans la construction de récits critiques, nuancés et étayés par la recherche. Grâce à leur ancrage territorial et à leur proximité avec les habitants, ces institutions constituent des espaces d'expérimentation propices à dépasser les clichés et stéréotypes présents dans les médias et aussi dans l’imaginaire sur les migrations (historiques et contemporaines). Le territoire de Saint-Denis, marqué par une histoire migratoire ancienne, des solidarités diasporiques et une économie populaire dynamique, a servi de cadre d'analyse pour confronter plusieurs expériences muséales françaises et européennes.

Parcours urbain à Saint-Denis animé par l’AMULOP : lecture sensible et historique du paysage urbain populaire.
2. Parcours urbain et ouverture de la journée
La journée a débuté dès 9 h 30 par un parcours urbain conduit par l'AMULOP (Association pour un musée du logement populaire). Cette déambulation dans la ville a offert une grille de lecture territoriale reliant l'histoire du logement et des banlieues populaires aux trajectoires migratoires des habitants. Muriel Cohen et Sébastien Radouan, on assuré une visite qui nous montrait comment l’histoire ouvrière et du logement social sont intimement liées à l'histoire des migrations.
À 11 h 00, l'ouverture officielle s'est faite par un mot d'accueil prononcé par Sofia Boutrih, élue de Saint-Denis, rappelant l'enjeu politique et patrimonial d'intégrer ces mémoires au coeur des institutions culturelles locales.

Ouverture des travaux : Valérie Perlès (directrice du musée) et Sofia Boutrih, élue Saint-Denis.
3. Conférence introductive et cadrage théorique
Andréa Cristina Delaplace, docteure de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheuse associée au CELAT-UQAM, a ensuite ouvert les débats par une communication introductive consacrée aux modalités de mise en musée des migrations. En s'appuyant sur les réflexions d'Edward Saïd concernant le pouvoir de narrer, elle a alerté sur les écueils des premières démarches de patrimonialisation qui isolaient l'histoire des migrants ou l'enfermaient dans une fable d'intégration linéaire sans heurts. Elle a invité à dépasser la simple conservation de traces pour envisager les flux migratoires comme des éléments moteurs de la fabrique urbaine, transformant durablement le territoire, afin d'inscrire pleinement les migrations dans l'histoire ordinaire de la ville.

Introduction par Andréa Delaplace (ICOM-CITIES / CELAT-UQAM)
4. Traductions muséales des migrations : retours d'expériences
La fin de matinée a été consacrée à une première série de retours d'expériences. Marieke Vangheluwe, du STAM de Gand, a exposé la méthodologie du projet « De vierkante kilometer » (Le kilomètre carré), qui choisit délibérément de ne pas partir de la migration comme sujet d'étude préalable, mais de partir d'un périmètre géographique précis et de ses résidents afin de faire émerger des récits polyphoniques partagés. Muriel Cohen, représentante d'AMULOP, a présenté le travail mené autour du logement populaire, détaillant la manière d'aborder des parcours de vie intimes tout en restituant les contraintes administratives et les discriminations vécues, sans dénaturer la parole recueillie. Annemarie de Wildt, conservatrice émérite à l'Amsterdam Museum, a décrit le projet portant sur la transformation des commerces de quartier depuis 1900. En associant étudiants et riverains à des expositions éphémères, cette démarche a montré comment les devantures, les denrées et les récits de commerçants successifs rendent visibles les vagues migratoires successives sans les cloisonner. Enfin, Olivier Cogne, directeur du Musée dauphinois, est revenu sur la politique menée depuis les années 1980 à Grenoble, fondée sur des expositions au long cours destinées à déconstruire les stéréotypes régionaux en montrant le rôle central de la diversité culturelle dans l'histoire alpine.
5. Le musée comme laboratoire : expérimentations et projets en cours
L'après-midi a exploré la fonction du musée comme laboratoire de recherche et d'expérimentation. Hédia Yelles Chaouche, référente patrimoine culturel immatériel au Musée national de l'histoire de l'immigration, a confronté la collecte consacrée à la Marche de 1983 à celle engagée dans les foyers de travailleurs migrants, soulignant les tiraillements entre la volonté d'horizontalité participative et les règles juridiques ou institutionnelles du don. Sanja Simic, conservatrice au Lëtzebuerg City Museum, a présenté la campagne de collecte lancée auprès du grand public en prévision d'une exposition prévue en 2027-2028, essentielle pour représenter la réalité d'une capitale où près de 70 % des résidents ne sont pas luxembourgeois. Aurélie Schneider, assistante scientifique au Musée Alsacien de Strasbourg, a détaillé l'enquête ethnographique et la collecte menées autour des populations alsaciennes d'origine turque, dans le but d'intégrer ces parcours au sein du parcours permanent du musée en concertation avec les communautés. Pour clore cette session, Christine Bellavoine, sociologue à la Ville de Saint-Denis, et Valérie Perlès, directrice du Musée d'art et d'histoire Paul Éluard, ont interrogé la manière de traduire l'économie populaire et les solidarités transnationales en objet muséographique sans tomber dans le folklore.

Deuxième table ronde : projets participatifs et collectes mémorielles (avec la projection des grands témoins du MNHI)
6. Ateliers participatifs, visites et clôture
Les participants se sont ensuite réunis en ateliers participatifs autour du futur projet du musée de Saint-Denis, abordant l'articulation entre l'espace public et les salles d'exposition, les protocoles de collecte, la collaboration avec la création artistique contemporaine et la vulgarisation des sciences sociales. La rencontre s'est achevée par une visite guidée de l'exposition temporaire « Croire et guérir. Et délivrez-nous du mal », suivie d'un pot de clôture propice aux échanges professionnels.

De gauche à droite: Andréa Delaplace, Alice Clarebout, Annemarie de Wildt au cloître du musée.

Membres du comité scientifique et organisatrices réunies lors de la journée d’étude. De gauche à droite: Valérie Perlès, Andréa Delaplace, Christine Bellavoine, Annemarie de Wildt et Florence Pizzorni
7. Perspectives et enseignements
À travers l'ensemble des communications, un consensus s'est dégagé sur la nécessité d'abandonner les expositions segmentées par communauté au profit d'approches transversales ancrées dans l'espace vécu. En adoptant une posture éthique et collaborative avec les personnes concernées, le musée de ville moderne cesse d'être un simple conservatoire de reliques pour devenir une scène civique où s'élabore un récit commun de la société urbaine.